Le monde change, mais les alpages de F’Murrr n’ont toujours pas rejoint la banalité quotidienne. Une série culte qui se porte bien
F’Murrr se fait rare, et c’est dommage: le précédent album du «Génie des alpages» datait d’il y a six ans déjà. Et la dernière publication de son auteur n’était que la réédition en un volume de la superbe suite médiévale formée par le «Pauvre Chevalier» et «Les Aveugles». Au vrai, le temps ne semble pas avoir de prise sur les petits mondes de Richard Peyzaret… n’était sa propension de plus en plus affirmée d’écrire avec trois r son pseudonyme de F’Murrr (il y a vingt ans, c’était encore tout simplement F’Murrr).
Et l’on ne peut, certes, que se réjouir de cette heureuse permanence: flottant au-dessus des contingences de la mode, F’Murrr prend le temps de ciseler des albums dont le ton ne doit résolument rien à personne. Aussi, le fait que «Cheptel maudit» soit le treizième tome de la série du «Génie des alpages» ne semble guère avoir entamé la sérénité de son auteur: on retrouve avec délice, et on savoure à petites gorgées délicieuses l’humour à la fois précis et décalé, opaque et aveuglant, des brebis F’Murrresques.
La tendance à l’aphorisme, l’usage souvent déconcertant de l’ellipse sont certes des marques de fabrique; des récits muets ou presque, des dialogues qui semblent refléter une logique inaccessible renforcent l’impression de se trouver devant des comptes zen, mais avec ce qu’il faut d’esprit potache pour que même cette haute référence soit grevée de très sérieux doutes.
Amour de la langue
Le goût pour un langage recherché, rare, même s’il s’avère le véhicule efficace de la parodie, n’en relève pas moins d’un amour de la langue dont F’Murrr nous avait révélé les assises dans ses séries médiévales, et le fait que beaucoup de citations soient apocryphes n’empêche pas l’auteur de se livrer à une réécriture subtile, sous un angle canin, d’une tirade de Shakespeare (rebaptisé Chienquespire pour l’occasion).
Mais ce jeu presque borgésien avec les références culturelles, où le canular et la révérence se donnent la main, n’est qu’un des éléments d’un art décidément inclassable: si certaines histoires semblent déconstruire nos tics de langage ou nos fausses certitudes face à l’humanité et à la nature, si certaines proposent des paradoxes presque métaphysiques (pourquoi un planeur, jouet des vents, ne pourrait-il pas être immobilisé en l’air indéfiniment?), d’autres récits semblent résolument ludiques: les brebis font des claquettes sur le toit du berger, ou démontent les voitures des touristes, les chiens comptent les promeneurs de la semaine, parmi lesquels se faufilent un mammouth ou un dinosaure furtif.
Mais chez F’Murrr même l’innocence est incertaine. Monde réversible, à l’image de ces montagnes que l’on peu déplacer comme des décors de carton-pâte, l’univers du «Génie des alpages» reste, depuis trente ans qu’il nous enchante, d’une poésie et d’un non-conformiste intacts.
Alain Corbellari (lexpress.ch)
«Cheptel maudit» «Le génie des alpages», t. 13, F’Murrr, éd. Dargaud, 2004

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